ANALYSE 1 : RDC, LE NÉCESSAIRE ORDRE ETATIQUE

Le Congo belge était une union forcée d’êtres humains sous administration unique et sur un même territoire immense mais extrêmement segmenté d’une manière inédite en ‘‘chefferies’’ conçues  comme des ‘‘bantoustans’’. Cette administration colonialiste belge s’y était doté de  tous les pouvoirs de gouvernance économique et sociale, – selon la formule du fasciste Mussolini  : ‘‘Tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État’’. Aujourd’hui, il n’est plus possible de reproduire ce modèle d’Etat sur des personnes en quête de démocratie.

1. Une société pluricommunautaire unique

Jean Munyampenda Ndahiriwe smallLa superficie du Congo-Kinshasa, anciennement ‘‘Congo belge’’ et aujourd’hui – et officiellement – ‘‘République Démocratique du Congo’’ (RDC) – est de 2 345 409  Km2 soit d’environ 80 fois la Belgique, son ex-puissance coloniale (30.500 Km2). C’est un territoire égal à six fois l’Allemagne,  plus de 4 fois la France, 1/13 de toute l’Afrique, 33 fois plus grand que le Benelux (Belgique, Pays-Bas et Luxembourg), une fois et demie plus grand que le Québec (Canada), ou encore grande comme la partie des États-Unis située à l’est du Mississippi. C’est le 12e État du monde par sa taille et le deuxième plus grand pays d’Afrique par sa superficie.

La RDC compte 9.045 Km de frontières avec ses voisins, à savoir le Congo-Brazzaville, la  République Centrafricaine, le  Soudan du Sud, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie, la Zambie et l’Angola. Superposé sur la carte de l’Europe, la ville de Muanda (Ouest) serait en Espagne alors que celle de Goma (Est) serait en Ukraine et la ville de Libenge(Nord-Ouest) au Danemark et celle de Sakania(Sud-Est) au Yémen en Asie.

Le Congo est un pays des forêts et des savanes. C’est un pays au climat équatorial dans une partie et au climat tropical dans une autre partie. Il compte également un climat tempéré des montagnes dans sa partie Est. Le Congo est à la fois un espace des plaines, des plateaux  et des montagnes. Il compte des fleuves et des rivières immenses.  De nombreuses rivières offrent des possibilités de construction de grands et de petits barrages hydroélectriques.

Le fleuve Congo forme un bassin hydrographique exceptionnel et constitue un véritable boulevard de navigation à travers tout le Congo. Parmi les ressources minières actuellement connues, on peut noter entre autres les minerais et roches suivantes : cuivre,  cobalt, or , diamant , corindons , uranium-radium, étain, tungstène, tantale (coltan), niobium,  manganèse, cadmium, houille, pétrole et bitume et  divers autres minerais et roches (silicates hydrates d’aluminium, barytine et baryum, bismuth, cérium, disthène, graphite, kaolin, lithium, palladium, platine, plomb,  vanadium, ….).

Et ces ressources naturelles sont plus ou moins bien reparties entre les provinces issues de la colonisation. Ainsi, le diamant se trouve en ex-province du Kasaï, en ex-province de Léopoldville (Bandundu, Kongo central et Kinshasa), en ex-province de l’Équateur, en ex-Province Orientale. Le cuivre, le cobalt, le charbon, le manganèse et l’uranium sont une spécificité du Katanga alors que l’étain est au Katanga, au Kivu et en Province Orientale. Aujourd’hui, le minerai  de tantalite (Coltan) est en quantité importante dans l’ex-Kivu (Nord-Kivu, Sud-Kivu, Maniema) et en ex-Province Orientale.

On note des réserves de fer en  ex-Province Orientale, au Katanga, au Kasaï- Occidental et au Kasaï-Oriental alors que le  Bauxite est au Bas-Congo (Kongo central) en quantité exploitable où l’on trouve aussi des réserves importantes des schistes bitumeux. Le gaz méthane et plusieurs de ses dérivés nécessaires aux industries agricoles et chimiques sont en quantité considérable dans le lac Kivu et continuellement renouvelables et donc  inépuisables. Le pétrole  est presque partout en réserves  importantes : dans bassin côtier de la RDC,   la Cuvette centrale, en Ituri  et au Kivu  et surtout autour des lacs Albert et Edouard.

Dans un tel espace, l’ordre est un impératif de survie ; l’ordre est essentiel au fonctionnement régulier de la société. Dans le monde, l’ordre implique une certaine discipline c’est-à-dire une obéissance à  des lois ou à des règlements qui régissent un Etat.

L’ordre suppose  – en effet  – l’existence d’une autorité (un gouvernement, une administration publique) c’est-à dire- en fait – un ‘‘pouvoir se faisant obéir’’ ou  plutôt une puissance coercitive, grâce  à un ensemble d’éléments organisés et destinés à opérer  sur un territoire déterminé. L’ordre peut être démocratique ou non.

Les ‘‘chefferies’’ étaient donc des portions géographiques sur lesquelles étaient parquées des ‘‘indigènes’’ de même langue ou des mêmes traditions et ensuite regroupées en entités politico-administratives d’enfermement colonialiste dits ‘‘Territoires’’, sans possibilité pour eux de se mouvoir librement au sein de l’inédit ‘‘Congo belge’’.

Lentement, les populations africaines colonisées allaient se découvrir, se mélanger et plus ou moins coexister entres elles. Et le Congo belge apparut aux yeux des colonisés  comme un amalgame des communautés ou nations africaines et des peuples précoloniaux  dont on avait systématiquement étouffé l’expression politique et sociale en liquidant leursvrais leaders historiques ou traditionnels.

Aujourd’hui, ces peuples précoloniaux sont abusivement appelés  ‘‘ethnies’’ ou ‘‘tribus’’ en fonction de leurs traditions et de leurs langues. Le peuple congolais d’aujourd’hui est composé de plusieurs centaines d’ethnies – certains indiquent le nombre de 200, de 250, de  400 ou de 450 formant ‘‘peuples’’.

Si l’on tenait compte groupes spécifiques dans ces ‘‘peuples’’, l’on pourrait arriver à  plus de 1000 groupes ethniques. Pour qualifier ces peuples dits  actuellement ‘‘communautés congolaises’’, on utilise parfois des notions linguistiques et géographiques, voire  morphologiques, et ce, sans nuance : Bantou, Soudanais, Nilotique et Pygmée.

Cette classification relève surtout d’un pauvre héritage scientifique dû aux insuffisances intellectuelles des colonialistes du début du XIXème siècle  qui classaient les communautés en groupes linguistiques– du reste- pour mieux les diviser.  On utilise parfois le mot ‘‘tribu’’.

Mais à  propos de ce vocable ‘‘tribu’’ J. Vansina a écrit : ‘‘…ce terme couvre en fait une série de choses bien différentes. Dans certains cas, il peut signifier une unité politique : la tribu de Kuba, c’est l’Etat Kuba. Parfois, il désigne une communauté reconnue par tous les voisins comme différente, qui se définissait elle-même comme distincte  et se donnait un nom. C’est l’équivalent de la nation en Europe.  Parfois, c’est une unité reconnue par l’ethnologue.  Il s’agit des groupes qui participent tous essentiellement à  la meme culture. (…) Parfois, c’est une communauté que l’on croit historique : ces gens ont une origine commune.’’ (Boniface HakizaRukatsi : Intégration des immigrés au Zaïre. Le cas des personnes originaires du Rwanda, Editions Etat et Société. Kinshasa 2004)

Notons tout simplement que le Congo-Kinshasa comptent entre autres groupes ‘‘ethniques’’ les groupes suivants : Luba, Mongo, Kongo ,Ambala, Ambuun, Angba, Babindi, Bangala, Bango, Pende, Bazombo, Bemba, Bembe, Bira, Bowa, Dikidiki, Dzing, Havu, Hema, Hunde, Hutu, Iboko, Kanioka, Kaonde, Kuba, Kumu, Kwango, Lengola, Lokele, Lundas, Lupu, Lwalwa, Mbala, Mbole, Mbuza (Budja), Nande, Nande, Ngombe, Nkumu, Nyanga, Popoi, Poto, Sango, Shi, Songo, Sukus, Tabwa, Tchokwé, Téké, Tembo, Tetela, Topoke, Ungana, Wakuti, Yaka, Yogho, Yakoma, Yanzi, Yaka, Yeke, Yela, Batsamba, Baholo, Ngbandi, Ngbaka, Manvu, Mbunja, Moru-Mangbetu, Zande, Alur, Kakwa, Lugbara, Logo, Tutsi, Mbuti, Twa, Baka, Babinga, etc.

Le moins que l’on puisse dire, le Congo humain est pluricommunautaire (peuples précoloniaux, ethnies, tribus, clans unis dans un même espace par la colonisation) mais avec un fonds culturel africain commun.

Chacune de ces communautés a – jusqu’au jour d’aujourd’hui – son  terroir, son histoire, sa culture et sa stratégie de survie au sein d’un système politique toujours de plus en plus fragile.Ces peuples précoloniaux demeurent plus ou moins liés à leurs terroirs historiques d’antan en faisant se prévaloir – dans la conscience des leaders – les intérêts économiques locaux dans leurs constructions politiques nationales.

Certaines communautés ont été intégralement absorbées au Congo actuel (Baluba, Bakuba, …) mais – en fait-, la plupart ne l’ont été que partiellement et vivent aujourd’hui long des frontières congolaises (Bakongo, Lunda, Zandé, Ngbandi,  Tutsi et Hutu dits Rwandophones congolais  – pour les différencier ces Banyarwanda congolais  des Banyarwanda citoyens de la République Rwandaise actuelle-,…).

En période postcoloniale -, les leaders politiques ont eu et ont encore du mal à se défaire d’une certaine ‘‘conscience  ancestrale de type communautaire’’ qui  alimente – d’une façon ou d’une autre – un sectarisme ethnique tantôt latent tantôt virulent et surtout un localisme politique, une sorte de patriotisme local et … xénophobe.

A chaque ouverture démocratique du jeu politique au niveau national, les pouvoirs d’Etat successifs et les leaders politiques opèrent des manipulations en ‘‘régnant’’ littéralement sur les masses par des divisions ethniques  savamment orchestrées et  exploitent  ainsi ces divisions en opportunités de ‘‘survie politique’’. C’est ainsi qu’il existe  en RDC des ‘‘identités précoloniales’’ irréductibles à une ‘‘congolité’’ unidimensionnelle.  Les ‘‘identités précoloniales’’ semblent être des ‘‘invariants’’ sociologiques dont il faut tenir compte  dans l’analyse politique concrète de la réalité congolaise !

La mode actuel des élites politiques congolaises est de s’organiser à la fois en “associations ethno-tribales” puissante pour se faire valoir politiquement et en “bandes pluriethniques” (partis politiques, associations de type humanitaire ou développementaliste,  églises,…) pour mieux contrôler collectivement les ressources auxquelles elles ont accès par l’exercice d’un quelconque pouvoir sur les masses.

Cependant, la forme pluriethnique des alliances politiques semble éphémère, ponctuelle et souvent limitée à un besoin pré-calculé de ‘‘rapine’’ économique ou politique. La compétition  est souvent sectaire  car les  leaders politiques utilisent leurs appartenances ethniques comme des ‘‘bases électorales’’, brisant ainsi les possibilités de  fonder de larges et utiles fronts  politiques pour le changement radical.  Mais, cela ne signifie pas qu’il existe une tendance à  ‘‘balkanisation’’ du territoire. C’est beaucoup plus une question d’unité nationale, irréductible au seul aspect de l’unité territoriale.

La lente et continue évanescence de l’Etat congolais hérité de l’ordre colonial ne saurait s’expliquer par lui-même. L’élite politique issue de la colonisation aurait pu préserver l’Etat en ses structures tout en en modifiant la finalité politique, mais elle n’a pas pu générer des utopies bien à elle, ni fonder une pratique politique spécifique et cohérente par rapport aux préoccupations des populations. Il faut absolument trouver – ici et maintenant – une nouvelle valeur sociale  de nature à ‘‘relancer l’Etat’’ sur des bases ‘‘progressistes’’ ou modernes en  relevant  le défi doctrinal ainsi lancé au leadership congolais.

Le Congo belge n’était pas ni une république ni une démocratie c’est-à-un Etat dans lequel la souveraineté appartient au peuple par l’intermédiaire  des représentants élus. Le Congo belge était un ordre colonial c’est-à -dire un territoire occupé et administré par une nation étrangère et qui y jouait un rôle culturel, politique et social considérable.

Dans le Congo belge, il n’y avait donc ni entente (convention internationale) entre les populations congolaises et les populations belges pour que le territoire du Congo soit une colonie de leur souverain Léopold II ou de l’Etat belge ni assentiment (contrat social important) entre les différentes nations précoloniales pour qu’elles soient unies sur un même territoire.

La finalité du Congo belge relevait d’une doctrine élaborée qui prônait la transformation systématique du territoire en petits espaces géographiques ou ‘‘concessions’’ qui puisassent être exploités économiquement par toutes les puissances européennes et dont la Belgique était un simple gardien.

La principale modalité de gestion du Congo belge relevait  d’un ‘‘Etatisme’’ pur, dure et exogène …par lequel l’Etat colonialiste belge s’y était doté de  tous les pouvoirs de gouvernance économique et sociale. La mise en œuvre de cette doctrine étatiste à une histoire, ….une histoire tragique pour les populations congolaises qui – selon la formule du fasciste Mussolini   – signifiait : ‘‘Tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État’’.

Dans son livre, Henry Dorchy, reconnaît à la page 268 de son livre sur l’Histoire des Belges ce qui suit : “La colonie  devait  procurer à la métropole les débouchés indispensables à son activité  économique et ouvrir  des voies nouvelles à sa civilisation culturelle”. Le Congo et les Congolais devaient civiliser la Belgique et non l’inverse ! La mission civilisatrice belge, c’était pour les Belges  eux-mêmes et non pour les Congolais !

L’histoire coloniale du Congo, étudiée par la Belgique “scolaire” -celle présentée dans le livre susmentionné d’ Henry Dorchy est naturellement distincte de l’histoire de l’ ‘‘encadrement totalitaire’’ de l’Etat colonial belge.  En Belgique, c’est une histoire ethnocentrique insistant sur le génie conquérant et “libérateur” ou “civilisateur” de la race blanche dans un pays des “roitelets nègres”. (Henry Dorchy, Histoire des Belges, Ed. A. de Boeck Bruxelles 1968).

D’une manière générale, l’Etat colonial était à  la fois “un entrepreneur parmi tant d’autres (…),   “le véritable répartiteur des facteurs de production, des rôles à jouer et des richesses générées” et “un aménageur d’environnement et des conditions générales dans lesquelles l’exploitation coloniale étant appelée à se réaliser avec efficacité: ordre public, (…), voies de communication efficace” . (Voir Conférence Nationale Souveraine, Rapport de la Commission de l’Economie, Commerce,  Industrie et Planification, Titre IV, Annexe I).

Pour l’Etat colonial, l’Administration publique avait pour rôle l’‘‘encadrement des populations’’.  C’est ainsi qu’il avait été formé des  ‘‘élites d’exécution’’ c’est-à-dire des élites de niveau inferieur de formation : agents auxiliaires de l’administration (tels que les dactylographes), enseignants des écoles primaires, infirmiers et les assistants médicaux,  agents auxiliaires de Justice,….La  formation universitaire des ‘‘élites’’ fut exclue  de la conception colonialiste belge jusque dans les années 1958, soit deux ans avant qu’intervienne l’indépendance du Congo-Kinshasa.

Il existait un gouvernement métropolitain central à Bruxelles et un gouvernement colonial et local à Léopoldville. Même si le Congo belge avait une personnalité distincte de celle de la métropole belge, la Belgique assurait cependant  directement l’exercice de son droit souverain sur la colonie depuis le 15 novembre 1908.  L’activité gouvernementale belge était régie par la Constitution belge alors que celle du Congo belge l’était par les dispositions de la Charte coloniale. Mais, la loi belge pouvait intervenir en toute matière, la Charte coloniale étant elle-même une émanation de la loi belge et non d’une loi souveraine des Congolais pour et par eux-mêmes.

Une des caractéristiques essentielles de la Charte coloniale était la suivante : alors qu’il avait perdu ses pouvoirs en Belgique en devenant un monarque constitutionnel, le roi belge était tout puissant au Congo. • Le pouvoir législatif au Congo était exercé le roi belge par voie de décret contresigné par le Ministre des Colonies. Le projet de décret législatif – élaboré par le Ministre des Colonies – devait être soumis à un organe consultatif  – le Conseil colonial –composé de 14 membres dont huit nommés par le roi des Belges et six par les chambres législatives belges (chambre basse et Sénat).

Le pouvoir exécutif au Congo était exercé par le roi belge par voie de règlements et d’arrêtés proposés par le Ministre des colonies.  Le Ministre des colonies faisait partie du Conseil des Ministres du Gouvernement belge et y délibérait comme les autres ministres des intérêts de la Belgique.

Chaque année, un rapport d’administration du Congo belge était présenté aux chambres législatives et ce, au nom du roi des belges.

Le Tableau ci-après donne une indication des pouvoirs du Gouverneur General du Congo Belge et des orientations typiquement économiques de ces pouvoirs. Tableau n0 1 : Les pouvoirs du Gouverneur Général du Congo Belge

 Tableau n0 1 : Les pouvoirs du Gouverneur Général du Congo Belge

Les Administrations sous tutelle du Gouverneur Général
Composition du Conseil de Gouvernement au Congo
  • Commandement   de la Force Publique
  • Administration de la Sureté
  • Secrétariat Général du Gouvernement
  • Commissariat du Plan Décennal
  • Services publics :

-  Affaires. Politiques, Administratives et   Judicaires

-  Affaires indigènes et sociales

Budget, Finances et Douanes

Affaires économiques

Terres, Mines et Géologie

Agriculture et Colonisation

Service Vétérinaire

Travaux publics et Communications

Services Médicaux

Instruction Publique et Cultes

Institut Géographique

Membres de droit
  • Gouverneur général
  • Deux vice-gouverneurs généraux
  • Secrétaire Général du Gouvernement
  • Procureurs généraux
  • Les gouverneurs de province
  • Commandant de la Force Publique
Membres (pour 3 ans)
  • 9 membres des entreprises de capitaux
  • 9 représentants les classes moyennes
  • 9 représentants de l’Emploi
  • 9 notables
  • 19  représentants des milieux ruraux.

Sources : A. Michels et N. Laude : Congo-Belge et Ruanda –Urundi. L’Edition Universelle S.A. Bruxelles, p.228

Le Ministre des Colonies était le trait d’Union entre le Congo Belge et la Belgique ; mais – au nom du roi des belges – il traçait au Gouverneur général  les grandes lignes de la politique à suivre et traitait toutes les affaires coloniales que requéraient son intervention.  L’avis du roi belge sur cette administration comptait énormément ! Le Ministre des Colonies était ainsi un lien  législatif et exécutif entre le Roi des Belges et la Belgique elle-même par le biais de l’administration du Congo belge.

Le Gouverneur général du Congo belge pouvait agir législativement par voie d’ordonnance-loi ou suspendre temporairement un décret existant pour une période de six mois.  Il exerçait le pouvoir exécutif par voie d’ordonnance.

Le Gouverneur général du Congo belge était installé à Léopoldville (Kinshasa actuel). Il représentait l’autorité belge au Congo sous la forme la plus haute : tous les pouvoirs convergeaient vers lui. Il avait la haute direction des services administratifs et militaires. Plus tard, Joseph Kasavubu, Joseph Mobutu, Laurent Kabila et Joseph Kabila  ont  – eux aussi – voulu que  tous les pouvoirs d’Etat convergeassent vers eux et eux seuls ! Triste héritage ! Comme s’ils étaient les nouveaux gouverneurs coloniaux de la RDC.

2. Les  dictatures  postcoloniales en RDC

Pour pouvoir comprendre pleinement l’actuel  état de déliquescence de l’Etat en RDC, il faut revenir brièvement sur l’atmosphère politique des régimes politiques successifs de 1960 à nos jours et ce, par rapport à  l’idéal lumumbien de l’État au service du peuple.

L’Etat colonial belge était totalitaire. Mais vers les années 1948, l’Etat colonial érigea une politique paternaliste dite ‘‘Politique Indigène Coloniale’’  qui consistait à  mettre en avant le concept de ‘‘ Communauté Belgo-Congolaise’’.

Et, en 1955 à Léopoldville, ‘‘ (…) le Roi Baudouin a insisté sur le contact humain entre Blancs et Noirs’’ pour que des ‘‘ (…)  solidarités s’affirment’’ et que  des ‘’(…) intérêts se confondent’’. Cependant, l’Etat colonial belge ne pouvait encore dire aux populations noires : “Moi, l’État, je suis le peuple.”, selon le mot de  Friedrich Nietzsche. L’‘‘Etat’’ n’était pas le ‘‘peuple congolais’’ puisque cet Etat servait essentiellement d’instrument de répression ou de mise au pas  populations noires au Congo.

L’Etat du Congo belge était resté  un  “(…) des monstres (…)’’, mentant froidement et son ‘‘paternalisme’’ n’était qu’un mensonge qui rampait de sa bouche. Plus tard, les leaders congolais  s’étaient rendu compte que l’ ‘‘Etat colonial’’ n’était pas le ‘‘peuple congolais’’ et de proche en proche, ils allaient  manifester leur rupture idéologique d’avec un système colonial d’oppression.

En 1957, l’Alliance des Bakongo (ABAKO) de Joseph Kasavubu avait ouvertement déclenché le principe d’une indépendance immédiate mais c’est le  MNC de Patrice Lumumba qui allait – en 1958- élargir ce principe à  tout l’ex- Congo-Belge et pour tous les Congolais !

Les La loi fondamentale  de  1960 avait consacré  le principe de partage des pouvoirs entre le Premier-Ministre et le Président de la République. Le régime politique était un régime parlementaire avec un système institutionnel hydreélections législatives et provinciales de mai 1959  furent remportées par le MNC de Lumumba et ses alliés. Un Parlement avait été mis en place après les élections.

Et le 23 juin 1960, Patrice Emery Lumumba devint le Premier-Ministre du Congo indépendant. Ensuite, Patrice Lumumba avait appuyé l’élection de Joseph Kasavubu à  la Présidence de la République à  la suite d’un accord  qu’on peut être aujourd’hui qualifié de ‘‘Compromis Politique Historique’’. Joseph Kasavubu fut élu Président de la République par le Parlement et prêta serment en tant que tel en date  du 27 juin 1960,  Lumumba était déjà Premier Ministre depuis 4 jours.

Le jour  de l’indépendance du pays, le  30 Juin 1960 au Palais de la Nation, Patrice Lumumba avait alors ouvertement dénoncé le système colonial que le Roi Baudouin des Belges avait glorifié auparavant  en saluant la colonisation comme un chef-d’œuvre de son grand-oncle. Lui, Patrice Lumumba, il l’avait  condamné comme un ” (…) humiliant esclavage’’ imposé aux Congolais par la force. C’était là l’essence de son indépendantisme.

Né de l’effervescence politique, le Lumumbisme  souleva des vocations et la foi qu’il suscita fut énorme. Malheureusement, sa postulation de la prospérité générale  dans le cadre d’un ‘‘Etat pour le peuple’’-  dans la perspective d’une nécessaire libération des noirs – suscita contre lui :

  • L’angoisse occidentale de voir le Lumumbisme devenir une version locale du communisme international ;
  • Les égoïsmes personnels des leaders congolais attachés à leurs privilèges d’”évolués” dans les sillages des intérêts étrangers ;
  • Les orgueils ethno-tribaux en quête des puissances sur la scène sociopolitique nationale ou locale.

L’hybridisme institutionnel d’alors entraina des graves crises politiques récurrentes.  Il semble que Joseph Kasavubu ait eu une volonté ferme de prendre effectivement la direction politique de tout le Congo ndépendant en sa forme présidentialiste et surtout un caractère intransigeant, alors que le régime était largement parlementaire : ‘‘(…) pendant toute la législature le Président de la République a manœuvré habilement pour rester le seul détenteur de pouvoir dans un régime parlementaire confirmée par la Loi Fondamentale de 1960 et par la Constitution de 1964’’. (Professeur Eugène Banyaku Luape in ‘‘Les hommes du pouvoir et bref commentaire sur quelques fais marquants des régimes politiques en RDC’’, CIEDOS. Kinshasa, 2009.P.5)

L’échec de Patrice Lumumba résidait dans le fait de n’avoir pas su organiser un solide mouvement politique susceptible de lui venir en aide  avec l’appui large des masses, dans l’Etat comme hors de l’Etat.  Au contraire, il eut autour de lui un homme qui allait faire son malheur : Joseph Mobutu.

En 1960, Patrice Lumumba  nomma Joseph Mobutu au poste de Secrétaire d’Etat dans son Gouvernement et puis au poste de Colonel, Chef d’Etat-major de la  toute jeune ‘‘Armée Nationale Congolaise’’.  Patrice Emery Lumumba n’eut jamais le temps de faire de l’Etat congolais ‘‘un ensemble des institutions fortes au sein de la nouvelle société en vue de son progrès matériel et  intellectuel, et ce, de manière participative et démocratique pour les populations.’’

Le 13 septembre 1960, le Président Joseph Kasavubu révoqua  le Premier-Ministre Patrice  Lumumba et ses alliés par Ordonnance.Pour ostraciser Lumumba, la même ordonnance présidentielle nommait Joseph Iléo comme nouveau Premier-Ministre.Le même jour, le Premier-Ministre Patrice Lumumba déclara qu’il restait en fonction. A sa demande, le Parlement – acquis à sa cause -révoqua le Président Kasavubu au motif que la majorité parlementaire retirait sa confiance à ce dernier.

Mais, le 14 septembre 1960, Joseph Mobutu fomenta un Coup d’Etat et forma un ‘‘Collège des Commissaires Généraux’’, en remplacement  du Gouvernement de Lumumba. Patrice Emery Lumumba  fut arrêté par le ‘‘Colonel’’ Joseph Mobutu.

Le ‘‘Collège des Commissaires Généraux’’ était formé des  rares universitaires congolais ; il fit office de gouvernement provisoire  : Justin Marie Bomboko, Albert Ndele,  Charles Bokonga Mario Cardoso, Valentin Bindo Albi, Ferdinand Kazadi, Pierre Lebughe,  Marcel Lihau, Joseph Masanga, Joseph Mbeka, Albert Bolela, Albert Mpase, Aubert Mukendi, Jose Nussbaumer, Marcel Tshibamba. Evariste Loliki, Paul Mushiete, André Boboliko, Cléophas  Bizala,  Honore Waku, Félicien Lukusa,   Nestor Watum, Claude Ngondo,  François Jean-Marie Ngyesse, Etienne Tshisekedi, Henri Takizala,  Joseph Posho, Julien Kasongo, Pascal Kapella, Zéphirin Konde,  Albert  Atundu, Gilbert Pongo,  Jonas Mukamba, Damien Kandolo, et  Martin Ngwete. (Journal Kinois ‘‘Salongo’’ N0  0049.Semaine du Lundi 29 mars au Vendredi 2 Avril 2010)

Le ‘‘Collège des Commissaires Généraux’’ est historiquement connu sous le nom de Groupe de Binza. Mobutu y confia  le portefeuille de la Communication à Joseph Iléo. Joseph Kasavubu restait ‘‘Président de la République’’.  Le groupe de Binza s’attela à la liquidation politique effective de Patrice Lumumba qui aboutit le 17 janvier 1961 par son exécution physique.  Mais, il sauva provisoirement Joseph Kasavubu.

Après l’annonce de la mort de Patrice Lumumba, le Collège de Commissaires Généraux fut dissout le 13 février 1961 au profit d’un gouvernement provisoire dirigé par …..Joseph Iléo jusqu’au 2 août 1961.

Le gouvernement de Joseph Iléo fut suivi de celui du syndicaliste Cyrille Adoula qui forma un ‘‘Gouvernement d’Union Nationale’’ qui regroupait des lumumbistes (dont Gizenga et Gbenye) et des membres du groupe de Binza. Sous la direction de Kasavubu, Cyrille Adoula  gouverna  le Congo jusqu’en juin 1964 avec l’aide des Nations unies.  En date du 6 Juillet 1964, Moise Tshombe fut  à son tour  chargé de former un gouvernement de ‘‘Salut public’’.

Le Gouvernement Tshombe fut mis en place le 10 juillet 1964 mais sur base d’une  nouvelle Constitution, …avant même la promulgation  de cette dernière par le Président de la République ! Ce qui provoqua des vives tensions entre Joseph Kasavubu et Moise Tshombe en matière d’interprétation des attributions d’un chacun au point qu’en date du 13 octobre 1964, le premier démit de ses fonctions le second .  En date du  24 novembre 1965, Joseph Mobutu  renversa Joseph Kasavubu par un coup d’Etat.

La  formule de  Friedrich Nietzsche “Moi, l’État, je suis le peuple”  fut peu à  peu substituée par la formule  de Louis IV, celle de dire : ‘‘L’État, c’est Moi’’. D’abord par Joseph Mobutu, ensuite par Laurent Kabila et enfin par Joseph Kabila.

Entre 1965 et 1973, Joseph Mobutu ‘‘régna’’ sur le Congo avec les mêmes personnes du fameux Collège des Commissaires Généraux en version plus ou moins remaniée et/ou élargie.

En 1973, Joseph Mobutu créa un Parti-Etat. En mettant l’Etat dans un Parti politique  sous forme de Parti-Etat, c’était  comme si Joseph Mobutu voulait mettre l’Océan Atlantique dans un bassin pour mieux  l’observer et le réguler à  sa guise. Par ce bais, Joseph Mobutu  cherchait  à atteindre  un objectif, celui d’être le seul Chef sous une doctrine de son propre nom – le Mobutisme  -. Il resta au pouvoir d’Etat jusqu’en 1997, 32 ans apres son deuxième coup d’Etat.On pouvait alors dire que ‘‘L’État, c’est Mobutu’’.

Mais depuis 1982, nombre important de ses anciens alliés ou partisans au sein du Collège des Commissaires Généraux s’étaient détournés de lui en réclamant une certaine démocratisation du Régime. Le plus radical d’entre eux fut incontestablement Etienne Tshisekedi.

Dès 1982 en effet, Etienne Tshisekedi devint un farouche opposant contre Joseph Mobutu et ce, à la tête d’un parti politique dit ‘‘Union pour la Démocratie et le Progrès Social’’ (UDPS) dont les 13 membres dirigeants  étaient  tous parlementaires issus du système politique monopartite de Joseph Mobutu.

Les 13  parlementaires étaient : Etienne Tshisekedi wa Mulumba, Gabriel Biringanine Mugaruga, Charles Dia Oken-a-Mbel, François Lusanga Ngiele, Paul-Gabriel Kapita Shabangi, Walter Isidore Kanana Tshiongo a Minanga, Célestin Kasala Ka Buandi, Oliveira Antoine Gabriel Kyungu wa Ku Mwanza, Protais Lumbu Maloba Ndoba, Anaclet Makanda Mpinga Shambuyi, Symphorien Mbombo Lona, Joseph Ngalula Mpanda Njila,  et Edmond Ngoyi Mukendi Muya Mpandi.

Joseph Mobutu s’appuya de plus en plus sur les membres de famille et de son ethnie par crainte des trahisons dans son propre camp. La formule de Louis IV devint – pour Joseph Mobutu – : ‘‘C’est ma famille, c’est cela L’État’’. En fait, la dictature de Mobutu ‘‘(…) [avait]  (…) réussi à privatiser l’État et l’Administration publique. Elle [avait ] réussi à les transformer en de simples biens privés à la solde exclusive du despote et de sa famille biologique. Aussi  [avait]-t-elle réussi à les mettre au service de la meute de courtisans et d’artisans. (….). Le régime de Mobutu avait ainsi reproduit le modèle colonial  en tentant d’imiter Léopold II : il avait essentiellement fondé son régime politique ‘’sur la privation’’ ; il avait réussi à  confisquer ‘‘les libertés publiques et les droits fondamentaux de la personne humaine’’ (Par Joël Asher Lévy-Cohen : ‘‘Balkanisation’’ ou ‘‘Confédération’’ ? Quelle solution viable pour la République Démocratique du Congo ? Internet consulté le 26 octobre 2012)

Joseph Mobutu eut contre lui des forces internes de changement issues de son propre système politique et les Américains qui –en contexte de fin de la Guerre Froide – étaient devenus des partisans inédits et farouches des droits humains sur le plan international.

La chute de Mobutu en mai 1997 à  la suite de la Libération du Congo contre sa dictature par une coalition congolaise – soutenue par le Rwanda, l’Ouganda et l’Angola – amena au pouvoir Laurent Désire Kabila.  Contre toutes attentes, Laurent Désire Kabila s’arrogea tous les pouvoirs exécutifs et législatifs par un décret présidentiel du 18 mai 1997.  Ce fut un coup d’arrêt à  une longue lutte pour la démocratisation de la société.

Cette  ‘‘libération’’  sous l’égide de l’Alliance des Forces Démocratiques de Libération (AFDL) était une  authentique  libération ‘‘physique’’ pour les uns  et une ‘‘invasion rwandaise’’ pour les autres. Mais en fait, c’est la gestion politique de la victoire par Laurent  Désiré Kabila qui fut une catastrophe.  Laurent Désiré Kabila avait refusé d’élargir les institutions issues du nouveau pouvoir politique aux autres forces politiques du changement de l’époque, les tshisekedistes et les gizengistes.

Pourtant, une demande interne émanant de l’AFDL appelait à l’élargissement politique avec insistance (demande d’une  fraction d’ouverture vers les forces politiques de l’opposition civile fraction dont moi-même je faisais partie au sein de l’AFDL). Il utilisa Déo Bugera  dit ”Douglas” pour frustrer Etienne Tshisekedi et il en profita pour diaboliser et les Tutsis congolais et les offciers rwandais en place par les Tshisekedistes interposés … avant de recuser Etienne Tshisekedi lui-meme.  Leur tort avait été celui de penser plus large, … mais un peu  tard !

Pour chasser Joseph Mobutu du pouvoir, il avait fallu créer un mouvement politique congolais dit ‘‘ Alliance des Forces Démocratiques de Libération’’ dont les principales figures furent – par la suite – des personnes issues du Lumpenprolétariat des Congolais de la Diaspora européenne et américaine  d’alors. La connaissance de terrain et l’expérience d’hommes d’Etat manquaient drastiquement à  ces alliés de circonstance de Laurent Kabila. Ils étaient- en fait – fondamentalement des aventuriers ‘‘ économiques’’, devenus avec Laurent Kabila des ‘‘aventuriers politiques’’.

Pour s’en moquer, les jeunes Kinois les avaient surnommés ‘‘Diasa-Diasa’’, tant ils aimaient se faire passer  pour ‘’ ceux de la diaspora’’. Parmi ces ‘‘Diasa-Diasa’’, on peut citer les personnes suivantes : Yerodia Ndombasi, She Okitundu, Auguste Okito,  Célestin Lwangy, Mawampanga.

Laurent Kabila voulait contrôler la totalité du pouvoir politique dans un Etat plutôt évanescent et où les lambeaux – organisationnels et humains – de son Administration publique n’avaient plus rien avoir avec le  fameux Congo belge que – lui, Laurent Kabila – avait connu avant de fuir en 1961… pour se refugier au Burundi, dans les maquis congolais, en Ouganda, en Tanzanie et … avant de revenir à  Kinshasa par la volonté des dirigeants du Rwanda.  Il eut fallu plutôt constituer un Front politique large pour barrer la route à la réaction  mobutiste et pour refonder l’Etat.Il fit exactement le contraire !

De nouveau, on pouvait revenir sur la formule de Louis IV en disant – pour Laurent Kabila : ‘‘L’État, c’est Moi’’. Ceux des lumumbistes qui virent en son régime, une opportunité de réaliser l’approche selon laquelle ‘‘L’État, c’est le peuple’’ furent franchement décus par sa volonté d’institution d’un culte de personnalité en sa faveur  mais  en version crypto-communisante du Lumumbisme!

Au lieu de s’attirer les tshisekedistes et les divers partisans  lumumbistes dans une nouvelle ‘‘Union Sacrée’’  pour refaire un Etat au service des populations congolaises, Laurent Kabila ne choisissait que ceux qui pouvaient lui servir de suppôts au culte de sa personnalité. Et, il fallu tout refaire en matière de  lutte pour la démocratisation de la société !

Cette fois-ci la leçon avait été retenue : l’opposition devait être plutôt  ‘‘militaire’’ ou se faire littéralement écrasée !  Ce fut les rébellions du RCD et du MLC.  La nouvelle lutte armée cherchait à ce que Laurent Kabila  ne puisse dire : ‘‘Moi, Laurent Kabila, je suis l’État et donc le peuple’’.

En plus, la saga de la renaissance africaine  tourna en guerre contre lui et entre pays aux sources de cette saga.  Laurent Kabila n’avait pas pu se servir du concept de ‘‘renaissance africaine’’ alors en vogue  pour faire un bloc diplomatique qui eut pu l’aider à reconstruire le Congo. Stupidement, Laurent Kabila s’allia aux mobutistes jadis défaits par son mouvement de libération. Ces derniers lui servirent leur plat préféré de propagande, celui relatif à la balkanisation toujours supposée en cours lors des rebellions armées contre lui.

Pour ne point être chassé du pouvoir par les armes, Laurent Kabila se servit d’ un ‘‘nationalisme ombrageux et incantatoire’’ pour des questions qu’il aurait pu régler – peu à peu – sur la base d’une discipline militaire et …d’une entente diplomatique. En fait, c’est comme si Laurent Kabila cherchait à naviguer seul sur un Océan Atlantique  agité – et dans tous ses états – dans un bateau où il était seul, à  la fois capitaine, canonnier, matelot et mécano. Il n’a jamais pu naviguer vers l’objectif de la renaissance africaine convenue au sein de l’AFDL.

Laurent Kabila avait, à  l’interne de son pouvoir,  un ennemi de taille – les mobutistes – et à  l’externe de ce pouvoir – ses anciens alliés de l’AFDL réorganisés au sein du RCD  et ses ennemis mobutistes, certains  regroupés au sein du RCD et du MLC  et d’autres présents dans l’opposition civile à Kinshasa.  Laurent Kabila  avait agi comme ‘‘un étourdi sciant l’arbre sur lequel il est assis’’.

A la  mort par assassinat de Laurent Kabila en janvier 2001, il fut remplacé par son Fils, Joseph Kabila Kabange. Le pouvoir de ce dernier fut littéralement ‘‘truffé’’ des mobutistes hérités de son père.  Plus tard, les mobutistes allaient dire de lui qu’il était leur ‘‘Autorité Morale’’ pour le flatter et le caresser dans le sens du poil … et lui soutirer toujours la même  chose: l’argent public!  C’est par qu’il les tient aussi!

Lors de négociations de paix en 2003 et des accords qui en résultèrent,  le poids des mobutistes augmenta dans les institutions issues de la Transition de 2003 à  2006. Au point qu’un ancien partisan de son père – Mwenze Kongolo- dit que sa direction n’est que du ‘‘mobutisme’’ sous couvert des discours lumumbistes. Du mobutisme édulcoré ! En réalité, c’est comme si Joseph Kabila cherche à naviguer sur un Océan Atlantique dans une petite pirogue motorisée  et entourée d’autres pirogues auxquelles il a ôté les moteurs et sans lien avec la première pirogue motorisée.  Il navigue sur une mer dangereuse sans équipement doctrinal approprié !

L’entourage de Joseph Kabila est  constitué non seulement des mobutistes mais aussi des  ‘‘lumumbistes’’ de l’ex-lumpenprolétariat de la diaspora européenne et américaine jadis charriée par l’AFDL. La confusion idéologique est telle que – depuis-, beaucoup d’opportunistes -en quête d’argent facile et des sensations politiques fortes  – convergent régulièrement vers le pouvoir de Joseph Kabila Kabange.

Autour de Joseph Kabila Kabange, on compte – aujourd’hui – des personnes, surtout lassées de combattre pour des causes politiques ou humanitaires sans résultats palpables en termes de gain matériel personnel. Il s’agit – en fait-  des véritables traîtres des causes auxquelles ils avaient pourtant consacrées tant d’énergies.

L’Etat congolais a été remplacé par des ”réseaux”. Avec l’appui des mobutistes et des nombreux ‘‘lumumbistes’ de dernière heure, Joseph Kabila Kabange doit  – sans doute  – se dire : ‘‘ Moi, Joseph Kabila, je suis l’État’’.

Nanti de cette force d’inertie liée à  la passivité  des leaders politiques et des militants des nobles causes oubliées, Joseph Kabila Kabange pensait pouvoir   facilement organiser- en 2011 -des élections présidentielles en sa faveur comme  2006. Mais, elles furent mal organisées : indiscipline observée aux lieux de vote,  distance importante entre les résidences et les lieux de vote,  inexactitudes et doublons dans des fichiers électoraux, compilations hasardeuses des résultats….

Le taux de participation fut officiellement  estimé à  58% des électeurs mais il était sans doute beaucoup plus bas que cela. Malgré une situation sociale catastrophique, Joseph Kabila fut déclaré vainqueur des élections de 2011. Depuis, les opposants ne jurent et ne vivent que par la ‘‘vérité des urnes’’.

3. La faillite de l’Administration publique

 

En 1960, l’Administration publique fut plutôt tenue par des assistants administratifs, des assistants médicaux, des assistants agronomes, des secrétaires-dactylographes, des moniteurs, des secrétaires-auxiliaires de la justice, … jadis au service du colonialisme belge.Ce sont ces membres du personnel subalterne colonial qui sont – par la suite – devenus des directeurs, des chefs des divisions, des chefs de bureaux… en remplacement des colonialistes. Et ils s’y sont accrochés avec ténacité durant plus de 55 ans.

Ce sont aujourd’hui des fonctionnaires très âgés, malformés et non recyclés et non recyclables depuis longtemps.   A l’époque coloniale, ils avaient été  formés pour qu’ils restassent  des simples agents d’exécution des ordres coloniaux.  Ces Congolais, exécutants subalternes du colonialisme,  ont eu du mal à se recycler tant les pré-requis théoriques indispensables à  une vraie formation étaient inexistants en eux. Avec eux, ce n’est plus l’Administration publique qui les emploie ; ce sont les fonctionnaires qui emploient l’administration publique. Ainsi, ils peuvent rester longtemps impayés  et ….rester longtemps fonctionnaires.

Le Ministère de la Justice et des Droits Humains offre – à titre d’illustration – un exemple frappant :

Tableau no 2 : Structure des emplois au Ministère de la Justice en RDC en 2009

Effectif   
  • §  2.436 agents à Kinshasa (53,4%) ;
  • §  2.300 agents, éligibles  à  la retraite (50.3%).
  • §  Kinshasa, 10 fois plus d’agents que la moyenne des autres provinces.
Structure d’âge   
  • §  44% des fonctionnaires, âge égal ou inferieur à 50 ans ;
  • §  55% des fonctionnaires,  âge supérieur à 50 ans ;
  • §  32,5 % des effectifs restants, éligibles à la retraite dans 5 ans
Caractéristiques
  • Absence de base des données (nombre d’agents, emplacement, compétences/éducation, sexe/âge, année de recrutement, niveau de salaire,…)
  • Déficience de classement et description (des postes, des compétences et des qualifications)
  • Manque de stratégie en matière de gestion des ressources humaines (pas de manuel de procédures, pas de plan de formation, etc.)
Conséquences   
  • §  Absence de planification du travail 
  • §  Absence de système d’évaluation

 Sources : Programme d’Appui à  la Gouvernance en RDC, U.E. Bruxelles.

En juillet 2011, le ministère de la Fonction publique avait publié les résultats du recensement biométrique réalisé entre 2005 et 2010 dans sept provinces (Kinshasa, Bandundu, Bas -Congo, les deux Kasaï, le Maniema et le Sud-Kivu), dénombrant 220.993 fonctionnaires réguliers, 24.417 fonctionnaires irréguliers et 115.208 fonctionnaires récemment recrutés et souvent sur des bases fantaisistes.

Les nouveaux fonctionnaires semblent être majoritairement des irréguliers, tant au niveau de leur qualité technique que de leur présence aux lieux de travail : fonctionnaires sur liste dans les provinces mais non résidents dans ces provinces, agents dont les noms inscrits sur les  cartes  de service étaient  différents de ceux inscrits sur les diplômes scolaires et académiques, existence des faux arrêtés de nomination, etc.

La médiocrité a attiré la médiocrité dans un cycle de reproduction élargie.

Le  fonctionnaire congolais s’attarde  à réfléchir pour ne pas devoir à décider sans l’avis du pouvoir politique. On y constate une négligence qui cache mal un abandon des responsabilités.Ainsi, le fonctionnaire ne peut incarner cette race  qui a pour rôle d’intérioriser une politique gouvernementale et par laquelle les idées mènent le monde, les actes transforment la société et les individus triomphent par rayonnement .

Aussi, chaque agent de l’Administration publique pense-t-il d’abord à ses aises et n’accorde à l’Etat le peu qu’il réclamait de lui. Si minimes que puissent être ses obligations, il marchande et obtient  qu’on les réduise encore et qu’on les rémunère  davantage. Il s’en acquitte mal, sans conscience, à son heure ou à sa commodité, s’épargnant toute peine ou tout ennui, content s’il donne  l’illusion du labeur accompli à un supérieur qui, pour simplifier le sien, se satisfaisait d’une apparence. L’indulgence mutuelle entretient l’incurie générale.

Dans ces conditions, Il  est difficile de faire de la compliance. La compliance se réfère au fait – pour  les agents – d’adhérer aux orientations politiques de l’Etat.

En RDC, cette compliance fait largement défaut  au point qu’il est :

  • Impossible de donner une impulsion aux instances sectorielles de régulation pour coordonner l’action globale de l’Etat ;
  • Difficile de promouvoir et d’appliquer  les  mêmes principes éthiques et déontologiques dans toutes les entités de la vie nationale et de  poursuivre un comportement intègre, notamment dans le cadre d’opérations relatives aux marchés de l’Etat ;
  • Difficile d’établir des relations de confiance entre dirigeants  des organes exécutifs de l’Etat ou de définir une politique de prévention de fraude  et d’ abus d’actifs par les systèmes, d’informations et e procédures en place ;
  • Inutile de proposer des reformes et des stratégies indispensables à la réalisation de quelconques engagements politiques dans le cadre  de l’ancienne Administration publique coloniale – aujourd;dui en lambeaux-  et de veiller ensuite à la conformité des décisions gouvernementales  aux lois et à  la cohérence de ces décisions les unes par rapport aux autres  en faisant la promotion d’un climat de transparence et de collaboration effective.

C’est ainsi qu’en RDC,  l’Etat n’est pas capable de s’acquitter de ses fonctions essentielles (telles l’accès à la santé, à l’éducation, à la justice et à l’administration), de promouvoir et de protéger les droits de la personne et les libertés fondamentales, ainsi que de gérer les richesses de manière responsable et impartiale afin d’assurer leur redistribution équitable”.

L’Administration publique est en état avancé  de latence.Aussi, le pouvoir politique  use-t-il des relations sociales d’alliance hors administration publique pour mener les actions en fonction de ses objectifs immédiats. L’Etat est surtout une affaire des ramifications clientélistes, voire maffieuses. Or, l’Administration publique  est un support important de la vie collective.

Une  sentine  – sans doute- un phénomène sociologique qui bloque la société congolaise dans son développement économique et social - la pousse vers une lente décomposition de ses structures formelles organisées.

La sentine peut donc être – théoriquement – approchée comme cette ‘‘absence de compliance’’. Cette sentine affecte tous les acteurs, tous les secteurs de la vie publique et tous les niveaux du fonctionnement de la société globale: classe et cadre politiques, pratique sociale et discours idéologique.  L’ ‘‘absence de compliance’’ ne permet point l’application des  principes modernes d’administration.

Dans le réel politique, on retrouve des éléments issus du passé d’une manière cumulative : sectarisme ethnique, nationalisme incantatoire, militantisme dithyrambique avec un contenu doctrinal d’escroquerie,  incurie administrative, immoralité, démarche politique pseudo-révolutionnaire …Le tout, dans une confusion intégrale du discours idéologique. La RDC a besoin d’une vision précise du changement, dans une approche transformationnelle et sur la base d’une nécessité ressentie par tous  pour un nouvel ordre étatique interne.

Jean Munyampenda

   Annexe : Sentine inhérente au mode de fonctionnement de la société.

 

  1960-1965 1966-1997 1997-2003 2006-2012
Instabilité de la première république Mobutisme de la deuxième république Cryptocommunisme de Laurent Kabila Agnosticisme de Joseph Kabila Kabange
Classe politique Agents administratifs malformés, militaires mal préparés et politiciens au service des communautés ethniques.  Diplômés des universités et des écoles  sans assisse professionnelle préalable, devenus des spécialistes à  force de se tromper Lumpenprolétariat  issu de la  diaspora européenne,  mal scolarisé ou mal préparé aux tâches de l’Etat Diplômés  - mal formés ou sans vision politique et   pseudo-démocrates.- avec des self-made men  idéologiquement obtus.
Cadre politique Compétition directe entre communautés ethniques pour la suprématie sur la scène politique  locale et nationale Transformation souterraine   des paisibles communautés ethniques  en ‘‘ordres communautaires’’ antagonistes  Usage des discours mensongers  pour captiver des nobles ambitions populaires  en vue d’une légitimation de la dictature Usage individualiste des ‘‘ordres communautaires’’ pour se protéger  ou pour accéder aux aises matérielles et incohérence  conceptuelle
Pratique sociale Recherche  des aises matérielles  pour soi et pour les  congénères  tribaux. Recherche des aises matérielles pour sa communauté restreinte du  lignage et  du clan Recherche des aises matérielles pour sa propre famille nucléaire et pour soi-même. Débrouillardise politique individualiste et solidarité de fortune dans un contexte  de précarité généralisée
Discours idéologique Sectarisme  ethnique et Nationalisme incantatoire Nationalisme  dithyrambique  et  escroquerie doctrinale. Militantisme pseudo-révolutionnaire  et escroquerie doctrinale. Confusion  idéologique et discours délibérément sans consistance doctrinale.

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