RDC : LA FAILLITE DE L’ADMINISTRATION PUBLIQUE

Le Congo belge était une union forcée d’êtres humains sous administration unique et sur un même territoire immense mais extrêmement segmenté d’une manière inédite en ‘‘chefferies’’ conçues comme des ‘‘bantoustans’’. Cette administration colonialiste belge s’y était doté de tous les pouvoirs de gouvernance économique et sociale, – selon la formule du fasciste Mussolini : ‘‘Tout dans l’État, rien hors de l’État, rien contre l’État’’. Aujourd’hui, il n’est plus possible de reproduire ce modèle d’Etat sur des personnes en quête de démocratie.

En 1960, l’Administration publique fut plutôt tenue par des assistants administratifs, des assistants médicaux, des assistants agronomes, des secrétaires-dactylographes, des moniteurs, des secrétaires-auxiliaires de la justice, … jadis au service du colonialisme belge.Ce sont ces membres du personnel subalterne colonial qui sont – par la suite – devenus des directeurs, des chefs des divisions, des chefs de bureaux… en remplacement des colonialistes. Et ils s’y sont accrochés avec ténacité durant plus de 55 ans.

Ce sont aujourd’hui des fonctionnaires très âgés, malformés et non recyclés et non recyclables depuis longtemps. A l’époque coloniale, ils avaient été formés pour qu’ils restassent des simples agents d’exécution des ordres coloniaux. Ces Congolais, exécutants subalternes du colonialisme, ont eu du mal à se recycler tant les pré-requis théoriques indispensables à une vraie formation étaient inexistants en eux. Avec eux, ce n’est plus l’Administration publique qui les emploie ; ce sont les fonctionnaires qui emploient l’administration publique. Ainsi, ils peuvent rester longtemps impayés et ….rester longtemps fonctionnaires.

Le Ministère de la Justice et des Droits Humains offre – à titre d’illustration – un exemple frappant :

Tableau 1 : Structure des emplois au Ministère de la Justice en RDC en 2009

Effectif
  • 2.436 agents à Kinshasa (53,4%) ;
  • 2.300 agents, éligibles  à  la retraite (50.3%).
  • Kinshasa, 10 fois plus d’agents que la moyenne des autres provinces.
Structure d’âge
  • 44% des fonctionnaires, âge égal ou inferieur à 50 ans ;
  • 55% des fonctionnaires,  âge supérieur à 50 ans ;
  • 32,5 % des effectifs restants, éligibles à la retraite dans 5 ans
Caractéristiques
  • Absence de base des données (nombre d’agents, emplacement, compétences/éducation, sexe/âge, année de recrutement, niveau de salaire,…)
  • Déficience de classement et description (des postes, des compétences et des qualifications)
  • Manque de stratégie en matière de gestion des ressources humaines (pas de manuel de procédures, pas de plan de formation, etc.)
Conséquences
  • Absence de planification du travail
  • Absence de système d’évaluation

Sources : Programme d’Appui à la Gouvernance en RDC, U.E. Bruxelles.

En juillet 2011, le ministère de la Fonction publique avait publié les résultats du recensement biométrique réalisé entre 2005 et 2010 dans sept provinces (Kinshasa, Bandundu, Bas -Congo, les deux Kasaï, le Maniema et le Sud-Kivu), dénombrant 220.993 fonctionnaires réguliers, 24.417 fonctionnaires irréguliers et 115.208 fonctionnaires récemment recrutés et souvent sur des bases fantaisistes.

Les nouveaux fonctionnaires semblent être majoritairement des irréguliers, tant au niveau de leur qualité technique que de leur présence aux lieux de travail : fonctionnaires sur liste dans les provinces mais non résidents dans ces provinces, agents dont les noms inscrits sur les cartes de service étaient différents de ceux inscrits sur les diplômes scolaires et académiques, existence des faux arrêtés de nomination, etc.

La médiocrité a attiré la médiocrité dans un cycle de reproduction élargie.

Le fonctionnaire congolais s’attarde à réfléchir pour ne pas devoir à décider sans l’avis du pouvoir politique. On y constate une négligence qui cache mal un abandon des responsabilités.Ainsi, le fonctionnaire ne peut incarner cette race qui a pour rôle d’intérioriser une politique gouvernementale et par laquelle les idées mènent le monde, les actes transforment la société et les individus triomphent par rayonnement .

Aussi, chaque agent de l’Administration publique pense-t-il d’abord à ses aises et n’accorde à l’Etat le peu qu’il réclamait de lui. Si minimes que puissent être ses obligations, il marchande et obtient qu’on les réduise encore et qu’on les rémunère davantage. Il s’en acquitte mal, sans conscience, à son heure ou à sa commodité, s’épargnant toute peine ou tout ennui, content s’il donne l’illusion du labeur accompli à un supérieur qui, pour simplifier le sien, se satisfaisait d’une apparence. L’indulgence mutuelle entretient l’incurie générale.

Dans ces conditions, Il est difficile de faire de la compliance. La compliance se réfère au fait – pour les agents – d’adhérer aux orientations politiques de l’Etat.

En RDC, cette compliance fait largement défaut au point qu’il est :

  • Impossible de donner une impulsion aux instances sectorielles de régulation pour coordonner l’action globale de l’Etat ;
  • Difficile de promouvoir et d’appliquer les mêmes principes éthiques et déontologiques dans toutes les entités de la vie nationale et de poursuivre un comportement intègre, notamment dans le cadre d’opérations relatives aux marchés de l’Etat ;
  • Difficile d’établir des relations de confiance entre dirigeants des organes exécutifs de l’Etat ou de définir une politique de prévention de fraude et d’ abus d’actifs par les systèmes, d’informations et e procédures en place ;
  • Inutile de proposer des reformes et des stratégies indispensables à la réalisation de quelconques engagements politiques dans le cadre de l’ancienne Administration publique coloniale – aujourd;dui en lambeaux- et de veiller ensuite à la conformité des décisions gouvernementales aux lois et à la cohérence de ces décisions les unes par rapport aux autres en faisant la promotion d’un climat de transparence et de collaboration effective.

C’est ainsi qu’en RDC, l’Etat n’est pas capable de s’acquitter de ses fonctions essentielles (telles l’accès à la santé, à l’éducation, à la justice et à l’administration), de promouvoir et de protéger les droits de la personne et les libertés fondamentales, ainsi que de gérer les richesses de manière responsable et impartiale afin d’assurer leur redistribution équitable”.

L’Administration publique est en état avancé de latence. Aussi, le pouvoir politique use-t-il des relations sociales d’alliance hors administration publique pour mener les actions en fonction de ses objectifs immédiats. L’Etat est surtout une affaire des ramifications clientélistes, voire maffieuses. En RDC, l’Administration publique est un support important de la vie collective du fait de  son  ‘‘absence de compliance’’  avec les autres niveaux de la gouverance d’Etat.

Jean Munyampenda, Economiste

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